Mouvement mondial pour les forêts tropicales

Les plantations industrielles d’arbres en Afrique du Sud : la culture des guérisseurs traditionnels contre la culture de consommation

Dans les rapports sur les répercussions des plantations industrielles d’eucalyptus, de pins ou de palmiers à huile sur la vie des peuples, les effets négatifs les plus fréquemment mentionnés sont les conflits territoriaux, la diminution des réserves d’eau, le manque de possibilités de travail et la destruction des économies locales. En revanche, on parle moins souvent, ou pas du tout, des conséquences pour la culture des gens, bien que celles-ci puissent être terribles, car la culture est fortement liée à l’identité, au respect de soi, au bien-être et même à la survie de ces peuples.

Tel est le cas de la médecine traditionnelle en Afrique du Sud. À cause de l’expansion des plantations industrielles d’arbres, les guérisseurs traditionnels de Busbuckridge, dans le Nord d’Afrique du Sud, voient diminué ou interdit leur accès aux zones peuplées d’espèces d’arbres indigènes indispensables pour la santé et le bien-être des habitants. À Bushbuckridge, l’organisation de guérisseurs traditionnels a son propre centre médical, que les membres de la communauté fréquentent assidûment, ce qui montre l’importance de leurs pratiques. L’impossibilité d’accéder à certaines espèces d’arbres indigènes met en danger la culture médicale traditionnelle. On n’a jamais demandé aux guérisseurs, ni aux communautés dans leur ensemble, s’ils voulaient ou non des plantations industrielles d’arbres [voir le témoignage d’un guérisseur traditionnel surhttp://www.youtube.com/watch?v
=yHZ2t4CMkZY&list

=UUt5J0iXFPruH3sYHcw4bz_g&index=8&feature=plcp].

En Afrique du Sud et dans bien d’autre pays du Sud, les grandes entreprises qui développent des plantations d’arbres en régime de monoculture non seulement détruisent les cultures locales mais essaient d’introduire une nouvelle notion de culture : celle de la consommation, soigneusement enveloppée dans un joli discours qui parle de développement, de progrès et de création d’emplois. Par exemple, dans un film vidéo de 2006, intitulé « C’est la Suède qui est trop petite », Otávio Pontes, directeur de Stora Enso pour l’Amérique latine, en parlant des effets négatifs des activités de l’entreprise au Brésil, entreprend clairement de défendre la « culture de la consommation » quand il affirme que « la consommation de papier permet de mesurer le niveau d’éducation d’une population. Ainsi, plus la consommation de papier est forte, plus le niveau d’éducation des gens est élevé » [www.wrm.org.uy/videos].

Or, cette culture de la consommation qui, d’après ce cadre de l’industrie papetière, fait que les gens soient de plus en plus éduqués à mesure qu’ils consomment plus de papier, n’a rien à voir avec l’éducation ou avec l’alphabétisation, même si l’éducation est considérée dans un sens restreint, par exemple quand il s’agit de la consommation de livres pour des activités importantes comme la lecture, l’étude, la recherche d’information et la connaissance. Le papier est surtout consommé sous forme d’emballages ou d’objets jetables [voir « Mountains of paper, mounting injustice », surhttp://www.youtube.com/watch?
v=QVDQc-r_Wb8
 ou sur www.wrm.org.uy]. En outre, la consommation se concentre dans les centres urbains, très loin des communautés affectées, et elle est fortement liée à la société industrielle, orientée vers le profit et vers la surconsommation de produits de toutes sortes, qui a mis le monde dans la situation où il se trouve à l’heure actuelle : le changement climatique, la famine et la mort menacent la majorité de la population (celle, justement, qui consomme le moins), et la nature elle-même.

La culture que les guérisseurs traditionnels défendent et à laquelle ils appartiennent n’est pas basée sur la consommation, ni sur des propagandes fausses comme celle que Stora Enso utilise et applique pour son bénéfice et pour celui de ses actionnaires. Les guérisseurs traditionnels sont fortement enracinés dans leur territoire et fondent leurs activités sur la connaissance et le respect de la nature ; leur but est le bien-être et la solidarité de la communauté. Il ne s’agit pas pour eux d’accroître la consommation ni les profits. Plus leurs pratiques sont menacées, plus leur présence devient importante, quand on voit les problèmes auxquels doivent faire face les communautés quand, encerclées par d’énormes plantations, elles essaient de résister et de conserver leur culture.

Cette situation a poussé Geasphere, une ONG de Mpumalanga (région nord d’Afrique du Sud), à soutenir les guérisseurs traditionnels et leurs organisations et à travailler avec eux contre l’expansion des plantations industrielles d’arbres. Les guérisseurs traditionnels participent, par exemple, au congrès de l’eau (The Water Caucus), une grande coalition d’ONG et d’organisations communautaires qui s’occupent de la conservation des ressources hydriques. Bien entendu, les plantations industrielles d’arbres et leur expansion les concernent directement, puisqu’il est prouvé depuis des décennies que les plantations sud-africaines, développées surtout par une poignée de grandes entreprises, ont contribué à la diminution des réserves d’eau.

La participation des guérisseurs traditionnels d’Afrique du Sud à la résistance et à la lutte des communautés contre les plantations industrielles d’arbres s’est avérée cruciale, comme le montrent aussi de nombreux exemples concernant bien d’autres endroits. Il s’agit d’un élément fondamental pour encourager la solidarité et construire un mouvement des communautés affectées. Cela montre, une fois de plus, que les gens doivent être respectés et que la culture et l’éducation n’ont rien à voir avec la consommation croissante et excessive de papier.

Winifridus Overbeek, WRM, information obtenue au cours du voyage d’étude effectué en décembre 201 en Afrique du Sud et au Swaziland, avec l’organisation locale Geasphere.