Mouvement mondial pour les forêts tropicales

Uruguay : de nouveaux fonds pour la plantation d’arbres

On vient d’apprendre que le consortium Montes del Plata, qui regroupe l’entreprise papetière suédoise/finlandaise Stora Enso et l’entreprise forestière chilienne Arauco, a vendu au gestionnaire de fonds d’investissement états-unien GMO 45 000 hectares, presque tous plantés d’arbres, situés dans les départements de Tacuarembó et de Rivera. [1]

Le groupe GMO, dont le siège est à Boston, gère divers fonds d’investissement pour l’équivalent de 110 milliards de dollars, qui incluent des dotations, des fonds de pensions, des fonds publics, des fondations et des institutions culturelles, et des fonds d’investissement en dette et en actions. Sa branche Renewable Resources se spécialise dans la gestion d’investissements forestiers. En Uruguay, GMO Renewable Resources contrôlait 37 000 hectares (d’après la publication Agenda Forestal 2009 de la société conseil Rosario Pou & Associés) de plantations d’arbres dans les départements de Rivera, Tacuarembó et Cerro Largo.

La raison de la vente mentionnée serait que les plantations de Montes del Plata sont loin de l’usine de pâte que le consortium aura bientôt fini de construire dans la localité de Conchillas du département de Colonia. Selon les prête-noms de l’entreprise, les coûts de transport rendent inviable la production de matière première à une telle distance.

Des fonds de pensions uruguayens avaient déjà investi dans les plantations forestières : la Caisse des retraites bancaires, la Caisse des professionnels universitaires et la Caisse de retraite des notaires, mais dernièrement sont apparus des fonds de pension étrangers qui souhaitent investir dans le secteur forestier à moyen terme et à long terme.

C’est le cas du fonds de pension des pompiers états-uniens Dallas Police & Fire Pension Fund, gérés par l’entreprise Regions Timberland Group (RTG) créée en 1981 à Atlanta, Géorgie, États-Unis. Il s’agit d’une entreprise pionnière en investissements forestiers pour des investisseurs institutionnels, et elle fonctionne comme unité commerciale de la banque Regions Bank d’Atlanta. Le groupe a commencé ses activités en Uruguay en 2005, par la création du fonds d’investissement Southern Cone Timber LLC et la constitution de la Taurion S.A. Plus tard, il y a ajouté la gestion de champs appartenant aux fonds d’investissement Criollo Madera (Monte Fresnos S.A.) et Bosques del Sur (Ponte Tresa S.A.). D’après le Plan général de gestion de la RTG, le bois produit par ses entreprises est destiné à la production de pâte à papier, de bois de sciage, d’énergie et à d’autres fins, aussi bien pour l’exportation que pour le marché intérieur. [2]

All Pensions Group (APG), un des principaux gestionnaires de fonds de pension du monde, comprend un fonds forestier qui est lui aussi actif en Uruguay.

Selon les données recueillies par REDES Amigos de la Tierra [3], Global Forest Partners (GFP) est un groupe investisseur des États-Unis qui gère des fonds de pension au plan mondial. En Uruguay, il est propriétaire de quatre entreprises forestières : Forestal El Arriero (26 000 hectares), Forestal Oro Verde (50 000 hectares), Forestal Tekoayhu (50 000 hectares) et Forestal Tierra Verde (14 000 hectares). Le patrimoine foncier du groupe totalise 140 595 hectares.

Les fonds forestiers ont eux aussi acquis de l’importance en Uruguay en tant qu’investisseurs dans le secteur forestier. D’après le rapport mentionné, parmi ces fonds figure Forestal Atlántico Sur (FAS), un fonds d’investissement forestier qui fonctionne comme une société mixte aux capitaux chiliens (Forestal del Sur) et uruguayens (Peter Lyford-Pyke). Il a commencé à fonctionner en Uruguay en 2006, en se centrant sur l’exportation de copeaux de bois pour la fabrication de pâte à papier. Fin 2012, la FAS a acheté 30 000 hectares dans la région sud-est du pays, ainsi que les installations en Uruguay de l’entreprise espagnole ENCE.

Selon les parties intéressées, l’Uruguay leur convient quoique, parfois, « on change la législation » en matière d’impôts, ce qui fait allusion à l’approbation d’un impôt sur la concentration de biens immeubles ruraux, qui a été annulé par la suite et remplacé par l’impôt sur le patrimoine.

La création d’un environnement favorable
à l’investissement étranger

Le fait d’accorder aux investissements étrangers le même traitement qu’aux investissements nationaux a favorisé non seulement l’installation dans le pays des principales entreprises forestières du monde et de plusieurs fonds d’investissement, comme GMO, RMK, GFP, FAS et d’autres encore.

Parmi les mesures qui favorisent l’investissement étranger dans le secteur forestier figurent les suivantes :

• Entre 20 % et 100 % du montant investi peuvent être déduits de l’impôt sur le revenu, suivant le type de projet.
• L’impôt sur le revenu est de 25 %.
• Les biens meubles de l’actif fixe et les ouvrages d’art sont déduits de l’impôt sur le patrimoine.
• La TVA sur l’achat de matériels et de services pour les travaux est décomptée.
• L’importation de biens meubles d’actif fixe déclarés non compétitifs pour l’industrie nationale est exonérée d’impôts.

Source : “Uruguay. Información sobre sector forestal e inversiones”, mars 2013, Rosario Pou & Asociados, http://www.uruguayforestal.com/informes/uruguay.pdf.

De façon générale, on estime que le pays est propice à l’investissement parce qu’il est politiquement stable, avec un taux alphabétisation élevé et un faible taux de criminalité et que, en plus, les plantations sont faites sur les prairies et n’entrent pas en conflit avec les forêts. [4]

Néanmoins, cette dernière considération néglige le fait que les plantations forestières industrielles sont en train de porter atteinte, justement, au principal écosystème du pays, la prairie, base de son système de production, et que les plantations d’arbres à croissance rapide situées dans les zones de recharge des aquifères et de naissance des fleuves mettent en danger les réserves d’eau, par exemple le fleuve Santa Lucía qui approvisionne en eau potable Montevideo et toute sa zone métropolitaine.

Qu’impliquent les investissements de ce genre ? Premièrement, que de nouveaux protagonistes viennent grossir les rangs non seulement de l’industrie forestière et de l’industrie papetière mais aussi des autres affaires associées aux plantations industrielles d’arbres, affectant de plus en plus d’argent à l’expansion de ces dernières, aux dépens de la vie et de l’avenir des communautés et des écosystèmes. D’autre part, ces nouveaux fonds d’investissement anonymes, dont les investisseurs ignorent parfois où vont leurs apports et leurs économies, réunis dans des fonds privés qui ont désarticulé progressivement leur caractère social, viennent s’ajouter aux grands protagonistes financiers qui approfondissent la marchandisation de la nature, la transformant en un marché de plus en plus spéculatif, concentré et générateur d’injustices et d’inégalités. Les combats des communautés locales pour conserver leurs territoires, leurs moyens de subsistance, leur identité et leur avenir ont un adversaire insaisissable et sans visage. Il y a là un nouveau défi, face à la progression des plantations d’arbres qui couvrent déjà plus d’un million d’hectares de sol uruguayen.

Elizabeth Díaz, Grupo Guayubira, info@guayubira.org.uy, http://www.guayubira.org.uy/.

[1] “Fondo de EE.UU. compró campos a Montes del Plata por unos US$ 140:”, Fabián Tiscornia, El País,http://www.elpais.com.uy/economia/noticias/fondo-ee-uu-compro-campos-montes-plata.html

[2] http://www.regionstimberland.com/pdfs/RMK_Management_Plan-Spanish.pdf (en espagnol),http://www.regionstimberland.com/pdfs/RMK_Management_Plan-English.pdf (en anglais).

[3] “Agentes Empresariales del Agronegocio, Uruguay Informe 2012”, Redes Amigos de la Tierra y Uruguay Sustentable, http://www.redes.org.uy/wp-content/uploads/2013/03/Agentes-Agronegocio-Baja.pdf.

[4] “MK Timberland Sets Sights On Brazil”, Institutional Investors,http://www.institutionalinvestor.com/Popups/PrintArticle.aspx?ArticleID=1048017.