Mouvement mondial pour les forêts tropicales

L’industrie papetière et ses plantations d’arbres polluent l’eau: les communautés indonésiennes victimes d’APP  

Indonesia
Les Indonésiens, et en particulier les habitants de la province de Banten, sur l’île de Java, exigent que le gouvernement fasse respecter la loi et remette en état le bassin du fleuve Ciujung, après des années de pollution de l’eau. Cette pollution est due au fait que l’APP, une des principales entreprises papetières de l’Indonésie, déverse ses déchets dans le fleuve. Cela montre que des problèmes tels que le déboisement, les conflits sociaux, les feux de forêt, la corruption et la pollution de l’eau sont enracinés à tous les niveaux de la filière des plantations d’arbres et de l’industrie papetière d’Indonésie.

En 2014, le taux de déboisement de l’Indonésie a atteint 5,6 millions d’hectares par an.  Quatre secteurs industriels ont le monopole des concessions forestières, soit près de 57 millions d’hectares: l’extraction des ressources naturelles, surtout le bois et les minerais, et les plantations industrielles d’arbres pour la fabrication de pâte à papier et d’huile de palme. Les plantations en régime de monoculture couvrent à présent 10,1 millions d’hectares en Indonésie (1). Elles sont utilisées surtout pour approvisionner en matière première l’industrie indonésienne de la pâte et du papier.

La papeterie Serang de la société Indah Kiat Pulp & Paper Tbk (IKPP), située dans la province de Banten, est une des plus grandes usines de l’entreprise Asia Pulp and Paper (APP); elle traite les matières premières qui proviennent des plantations indonésiennes d’arbres (2). Les déchets de cette usine sont les premiers responsables de la pollution du fleuve Ciujung, de 142 kilomètres de long, qui traverse trois régences: Pandeglang, Serang et Lebak. Construite en 1991, l’usine produit du papier Kraft et du carton, du papier carton, du papier blanc et du papier d’emballage. Sa capacité de production annuelle est d’environ 1,7 millions de tonnes de carton et 480 000 tonnes de produits dérivés et de boîtes d’emballage. Les produits finis parviennent à des pays de tous les continents: Australie, Japon, Singapour, Philippines, Autriche, Brésil, Jordanie, Espagne, Taiwan, Thaïlande, Canada, Corée, Turquie, Chine, Malaisie, France, Hong Kong, Royaume-Uni, Inde, Myanmar, États-Unis, Italie, Vietnam et Indonésie (3).

L’APP fonctionne en Indonésie et en Chine, et sa capacité de production dépasse les 19 millions  de tonnes par an. Ses produits sont commercialisés dans plus de 120 pays des six continents (4). Le fournisseur exclusif de matière première pour les usines d’APP en Indonésie est la Sinar Mas Forestry, propriétaire de plantations d’arbres à Sumatrra et au Kalimantan. Sinar Mas Forestry contrôle directement au moins sept entreprises forestières: Arara Abadi (Riau), Satria Agung Perkasa (Riau), Riau Abadi Lestari (Riau), Wirakarya Sakti (Jambi), Finnantara Intiga (Kalimantan occidental) et Sumalindo Hutani Jaya (Kalimantan oriental).

La pollution de l’eau du fleuve Ciujung

Depuis 1992, l’usine Serang d’IKPP opère six six chaînes de fabrication de papier, plus une autre qui a commencé à fonctionner en 2008. Les déchets sont déversés dans les rivières  et ils sont responsables de la plupart du taux de pollution du fleuve Ciujung, qui s’élève à 83,92 % (6). Cette situation a été révélée en 2012, grâce à un rapport d’inspection environnementale obligatoire, ‘Gestion des eaux usées de la société papetière Indah Kiat Pulp & Paper Tbk (IKPP) Serang’. Cette inspection environnementale inclut une analyse de la qualité de l’eau du fleuve et de l’usine de traitement de l’eau usée, et examine si les réglementations pertinentes sont respectées. L’information recueillie est la suivante:

  • IKPP Serang a trois usines de traitement des eaux usées (dont l’acronyme en indonésien est IPAL): IPAL 1, IPAL 2 et IPAL 3. Ces trois usines produisent des déchets solides ou liquides qui sont déversés dans le fleuve Ciujung. IPAL 1 a déversé entre 5 000 et 6 000 m3 de déchets liquides par jour, et IPAL 2 entre 22 000 et 24 000 m3 par jour. Or, les performances de ces usines ne sont pas bonnes. D’après les tests de demande chimique en oxygène et de demande biochimique en oxygène, la concentration de déchets de l’usine IPAL 2 dépasse de 26 % la valeur limite établie. Cette limite est déterminée par les normes de qualité du décret MOE Nº 51 de 1995. Quant à IPAL 3, elle dépasse les limites de demande biochimique en oxygène et de demande chimique en oxygène de 145 % et de 146 % respectivement.
  • Les ‘efforts’ de l’entreprise n’ont pas été satisfaisants. D’autres exigences n’ont pas été respectées, comme l’installation de bassins de sécurité. En outre, l’entreprise n’a rien fait pour essayer de récupérer la qualité de l’eau du fleuve.
  • Le déversement des déchets liquides de l’IKPP Serang dans le fleuve Ciujung a gravement endommagé l’écosystème fluvial en portant son taux de pollution à 83,92 %.
  • Le laboratoire utilisé par IKPP Serang pour l’échantillonnage n’a pas été accrédité ou homologué.

L’eau de l’usine de pâte déversée dans le fleuve Ciujung à la hauteur du village de Kragilan coule jusqu’au village de Tengkurak, situé au bord de l’estuaire, dans le district de Tirtayasa. Pendant la saison sèche (de juillet à octobre), quand le niveau de l’eau est très bas et même nul, la société continue à déverser des déchets dans le fleuve. Ainsi, les déchets sédimentent le lit du fleuve parce qu’il n’y a pas suffisamment d’eau pour les charrier. Le fleuve pollué par les déchets industriels traverse au moins 17 villages de cinq districts.

Des dizaines de milliers de personnes dépendent de l’eau du fleuve Ciujung. Elles s’en servent pour irriguer 16 000 hectares de terres, pour alimenter 6 000 hectares de bassins à poissons, et pour se baigner et laver le linge. Les habitants de la région en aval sont en général des pêcheurs traditionnels qui vivent des revenus du poisson du fleuve. Les gens de ces régions sont très vulnérables, et la consommation de l’eau du fleuve peut mettre leur santé en danger (7). En plus, la pollution de l’eau a fait diminuer les populations de poissons et de crevettes.

Les habitants de la régence de Serang ont déclaré: «Aujourd’hui, l’eau du fleuve n’est pas bonne. Elle mousse, elle pue et elle est noirâtre. Il est de plus en plus difficile d’utiliser cette eau pour les besoins quotidiens. Cependant, les gens continuent de l’utiliser pour se baigner et faire la lessive parce qu’ils n’en ont pas d’autre. Beaucoup de personnes se plaignent d’urticaires qui seraient dues à l’utilisation de l’eau polluée du fleuve. Cette pollution a rendu encore plus maigres les revenus qu’on obtient des bassins à poissons. Le rendement de ces bassins a chuté. Pourquoi? Parce que les poissons deviennent malingres et ne grandissent pas comme il faut. Autrefois, un poisson-lait (bandeng) de quatre ou cinq mois pesait un kilo environ. Maintenant, après quatre ou cinq mois le poisson ne pèse qu’une once et n’atteint le poids requis pour la pêche qu’après 10 mois» (8).

Une évaluation de la qualité de l’eau faite en 2015 par la communauté de la régence de Serang et une équipe du ministère de l’Environnement et des Forêts a montré que l’eau du fleuve Ciujung est encore polluée à cause des déchets déversés par l’IKPP Serang. Cette situation dure depuis plusieurs décennies, et les communautés concernées en ont informé le gouvernement à maintes reprises. Elles ont demandé que l’on retire à l’entreprise son permis et que l’on applique la législation pour la rendre responsable et remettre l’environnement en état. Pourtant, la pollution continue et la loi n’est toujours pas appliquée pour résoudre le problème.

L’eau est la source de la vie. Le problème de la pollution de l’eau que provoquent les plantations industrielles d’arbres et l’industrie de la pâte et du papier en Indonésie et dans d’autres pays doit être résolu sans délai. Pour cela, l’État doit non seulement faire respecter la législation concernant la gestion et la protection des forêts, mais assurer aussi la protection des ressources hydriques, car il a la responsabilité de garantir le droit de toute la population à un environnement sain et bon pour la santé.

Kurniawan Sabar, kurniawan.walhi@gmail.com
WALHI, Les Amis de la Terre Indonésie, www.walhi.or.id

(1) Environmental Outlook 2015, WALHI, http://www.walhi.or.id/wp-content/uploads/2015/01/OutLook-2015_Final.pdf .
(2) http://www.asiapulppaper.com/about-app/mills.
(3) http://www.ikserang.com/iks/index.php?p=sales .
(4) http://www.asiapulppaper.com/about-app.
(5) http://sinarmasforestry.com/about_us.asp?menu=1.
(6) Mandatory Environmental Audit Report, Management of Wastewater from Pulp and Paper PT. Indah Kiat Pulp & Paper Tbk (PT. IKPP) Serang, 2012. Basé sur la lettre du ministère de l’Environnement Nº B-6585/Dep.I/LH/07/2011.
(7) Infografis; IKPP Mengalirkan Limbah Beracun ke Sungai Ciujung Kabupaten Serang, Banten. WALHI, ICEL, Media Link. 2014.
Communiqué de presse de WALHI: http://www.walhi.or.id/pulihkan-indonesia-pulihkan-das-ciujung.html,  8 octobre 2014. http://www.walhi.or.id/peringatan-hari-ham-sedunia-tahun-2014-pemulihan-sungai-ciujung-untuk-hak-atas-lingkungan-hidup-yang-baik-dan-sehat.html, 15 décembre 2014.
(8) http://www.mongabay.co.id/2014/10/14/kala-sungai-ciujung-merana-warga-menderita/, 14 octobre 2014.