Mouvement mondial pour les forêts tropicales

Femmes autochtones Baiga en Inde : « Il faut que notre histoire soit entendue »

Les habitants du village de Fulwaripara sont parvenus à soumettre une demande de reconnaissance de leurs droits sur leurs terres en application de la Loi sur les droits forestiers, malgré le harcèlement imposé par les gardes du Département des forêts qui visaient à les en empêcher. Pourtant, leur demande n’a pas été jusqu’à son terme. Maintenant, ils sont sous la menace d’une expulsion.

Femmes Baiga. Ph: Focus on the Global South.

« Cette forêt est notre mère. Nous en avons les droits territoriaux. »

Ces phrases sont écrites sur des panneaux que les femmes du village de Fulwaripara ont installés sur leurs terres. Elles déclarent au gouvernement et aux autres acteurs concernés que la forêt qui les fait vivre leur appartient. Le Département des forêts indien continue de leur nier ce droit. Ses gardes ont détruit les panneaux à plusieurs reprises (même si certaines étaient en béton) et, à plusieurs reprises, les femmes les ont remis en place. Pour cette raison, dix femmes ont été emprisonnées au cours des deux dernières années.

Le village de Fulwaripara est situé dans l’État de Chattisgarh, dans le centre de l’Inde, où de nombreuses communautés vivent avec les forêts et sont menacées d’expulsion en raison de zones de conservation, comme des réserves pour les tigres, souvent associées à des projets destructeurs, tels que l’exploitation minière. Des ONG de conservation, le WWF et la Wildlife Conservation Society (WCS) aide le Département des forêts indien de cette région en fournissant des formations, des moyens pour effectuer des patrouilles, des véhicules et d’autres équipements aux gardes forestiers qui procèdent aux expulsions. (1)

Après avoir subi de nombreuses expulsions au cours des deux derniers siècles à l’intérieur de leur propre territoire, un barrage a de nouveau obligé les communautés à déménager il y a 40 ans. Elles se sont finalement installées à Fulwaripara, à la limite de la réserve de tigres d’Achanakmar.

La Loi sur les droits forestiers a été approuvée en Inde en 2006 ; c’est une loi de portée historique qui reconnaît les droits des peuples forestiers sur leurs territoires (2). Depuis lors, le village de Fulwaripara a été exposé à toutes sortes de harcèlements de la part de gardes du Département des Forêts qui ont cherché à les empêcher de soumettre une demande de reconnaissance de leurs droits sur leurs terres tribales en application de la Loi sur droits forestiers.

Mais les gardes n’ont pas réussi à les arrêter. Pour informer les fonctionnaires et les gardes du Département des forêts de la soumission de leur demande en application de la Loi sur les droits forestiers, les femmes ont écrit le numéro de la revendication sur des panneaux da

Le panneau dit: En application de la Clause (i), Section 3 de la Loi sur les droits forestiers de 2006. RESSOURCES FORESTIÈRES COMMUNAUTAIRES Requérant : Président, Comité des droits forestiers. Village : Fulbaripara. [signifiant : la maison où vivent les fleurs – ful signifie fleur et bari ignifie maison] Bloc de développement communautaire : Kota. District : Bilaspur (État du Chattisgarh). Proposé et approuvé par le Gram Sabha [assemblée villageoise] de Fulbaripara le 02/03/2017. Ph: Larry Lohmman Demande déposée auprès du Comité de bloc communautaire de Kota le 16/03/2017

ns leurs champs. Cependant, une récente décision de la Cour suprême pourrait confronter les communautés dont les demandes au titre de la Loi sur les droits forestiers au risque d’une expulsion. À la suite d’une pétition présentée par une poignée d’ONG de la conservation, dont le the Wildlife Trust of India, la Nature Conservation Society, le Tiger Research and Conservation Trust et la Bombay Natural History Society, aux côtés d’agents forestiers à la retraite, la Cour suprême, pourrait ordonner l’expulsion de leurs terres de plus d’un million de personnes dépendant des forêts. (3) la demande de Fulwaripara n’a pas pu aller jusqu’à son terme comme pour plus de 50 % des cas rejetés. (4) De ce fait, une fois de plus, Fulwaripara est menacé d’expulsion.

Dans le village de Fulwaripara, les femmes ont toujours été aux premières lignes de la lutte. Lorsqu’on leur a demandé pourquoi, elles ont simplement répondu : « Les hommes ont peur de le faire. » Elles font partie d’une communauté autochtone Baiga qui continue à pratiquer l’utilisation traditionnelle du brûlage contrôlé pour ses cultures, dans le cadre de ce qu’elles appellent le « système Bewar », une sorte d’agriculture itinérante. Ce système est fortement criminalisé par le gouvernement et les défenseurs de l’environnement.

Voici le témoignage d’une femme baiga du village de Fulwaripara (5)

L’histoire de notre village

Les populations autochtones (Adivasi) baiga qui se sont installées à Fulwaripara vivent dans cette région depuis plus de 200 ans. Pourtant, elles ont été déplacés à de nombreuses reprises. Pour autant que nous puissions nous souvenir, nos ancêtres se sont installés à Belghana il y a 200 ans. Avant que la ligne de chemin de fer ne soit construite, c’était une une région vallonnée. Nous habitions à cette équipe à l’emplacement de ce qui est maintenant le marché de Belghana. Plus tard, la construction de routes et d’une voie ferrée ont détruit notre patrimoine et nous nous sommes installés à Behramuda. Au départ, sept maisonnées (3 à 4 familles chacune) s’y sont installées, dont cinq familles étaient Baiga et deux Gonds. À partir de ce moment, nous avons commencé à perdre nos terree.

Le grand-père de Phuleswari, une femme du village qui a été emprisonnée deux fois à cause de cette lutte, avait hypothéqué 9 ares (près de 4 hectares) de terres pour 140 Rs (environ 2 dollars) pendant la période de famine. Plus tard, de faux titres fonciers ont été établis. Je me souviens que nous venions de récolter du riz paddy et de l’apporter à l’aire de battage, au moment où les accapareurs de terres l’ont emporté.

Les noms des villages de la région font également référence à l’histoire baiga et à leurs relations avec les tigres dans la région. La Mata Choraha était un lieu de culte pour les Baigas à Behramuda, et chaque année, nous procédions à des rituels. Mais nous avons perdu notre lieu de culte, car il a été repris par d’autres quand nous avons été expulsés. La veille de la célébration annuelle de la récolte du riz paddy, qui est appelée cherchera (ou poush puni), chaque maisonnée a fait une offrande aux dieux et a donné une chèvre pour le sacrifice. La chèvre a été décapitée et placée au pied des dieux « budadev ». Nous avons mangé de la viande avec du riz nouveau et fait la fête. Chaque maisonnée a également fait des offrandes à l’aîné du village (mukadam) qui a béni les maisons en chantant des mantras et en offrant de l’eau bénite. Nous croyons que ce rituel permet d’avoir des pluies abondantes pour la saison à venir. Une sorte de résine de l’arbre de sal (Shorea robusta) est brûlée comme encens dans les cérémonies hindoues et est offerte aux budadev par l’aîné des Baiga, avec des noix de coco et des noix de bétel.

À Akti, nous avions l’habitude de célébrer la fête annuelle du printemps et encore une fois nous avons vénéré les budadev. Cette célébration est destinée à demander de bonnes récoltes de champignons. Nous avons semé du kanki (riz cassé), du maïs, du kodo (un type de mil), du kutki (un type de mil), du riz paddy, du jowar (un type de mil), toutes sortes de graines de bewar et également du kheera (concombre). Nous avons offert de l’alcool et nous avons procédé à la cérémonie du Bidri pour la bénédiction et la protection des récoltes. Chaque ménage a donné quelque chose, dont un kilo de riz.

Nous avions l’habitude de faire notre culture traditionnelle avec le système du Bewar mais, plus tard, des personnes influentes ayant des liens avec l’administration gouvernementale et en particulier avec le Département des forêts nous ont chassés. À la fin, ces terres ont été occupéees par d’autres communautés pratiquant l’agriculture sédentaire. Les Baigas ont toujours été une communauté éprise de paix et nous évitons les affrontements. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes toujours retrouvées les victimes. Les Baigas ont toujours été asservis. Ils ont donc quitté leurs maisons et leurs foyers pour aller plus loin dans la forêt.

Puis, comme nous étions à nouveau déracinés, nous avons construit nos huttes dans la zone où le barrage « Madhav Rao Jalasaya » a été construit. Après la construction du barrage, nous avons dû déménager à nouveau et nous sommes à Fulwaripara depuis 35 à 40 ans. Les familles se sont également agrandies durant cette période.

Notre relation avec la forêt

Les Baigas ont toujours éprouvé de la crainte vis-à-vis des gardes du Département des forêts du gouvernement. Nous sommes des artisans du bambou, mais nous n’avions pas pu pratiquer notre artisanat en bambou à cette époque. Les gardes forestiers venaient dans les collines et pénétraient dans la forêt pour nous attraper. Nous, les femmes, restions dans la forêt. Nous fabriquions nos produits et rentrions tard le soir à la maison. Nos enfants savaient où nous serions. Alors ils allaient dans la forêt pour nous avertir de ne pas sortir tant que les agents des services forestiers n’avaient pas quitté le site.

Nous avions l’habitude de cacher nos paniers de bambou dans des bassins ou des fosses remplies d’eau. Les samedis et les dimanches, nous amenions nos produits pour les vendre et ainsi acheter et ramener d’autres produits. Nous conservions les produits dans une petite cabane abandonnée dans la forêt et, si la cachette était découverte, nous prétendions qu’elle ne nous appartenait pas. Mais maintenant la situation a changé, nous n’avons plus peur des gardes du Département des forêts. Nous avons décidé de donner 5 roupies par maisonnée (moins d’un dollar) aux gardes en échange de bambou. La récolte du bambou est un contentieux de longue date entre nous et le Département des forêts du gouvernement.

Depuis qu’il existe une loi sur les droits forestiers, nous luttons pour nos droits sur nos terres et nos forêts, dont nous tirons nos moyens de subsistance depuis des siècles. Ce n’est pas une grande superficie, mais nous avons protégé cette terre et cette forêt comme nos enfants, et nos ancêtres sont également enterrés sur cette terre.

La culture avec le système du Bewar : une partie intégrante de notre système de subsistance

Les Baigas cultivaient entre 8 et 10 variétés de mil, de maïs et cinq variétés de légumineuses, réparties sur de petites parcelles. Le système du Bewar, une forme de culture itinérante, comprend des cultures mixtes. Nous avions l’habitude de dégager de petites parcelles de jungle dégradée où hommes et femmes allaient travailler. Ensuite, sur la parcelle, nous faisions brûler les arbustes et les autres plantes qui avaient poussé, puis nous placions les graines dans cet endroit où la terre avait brûlé.

Cela se faisait principalement en été et les semis avaient lieu en mai-juin, après la première pluie, avec du kutki (un type de mil). En juillet, nous semions du sawan et du selar. Le sawan était récolté en septembre-octobre et le kutki en octobre-novembre. Il fallait d’abord couper le sawan, puis le kodo et le kutki. Le kutki et le sawan sont des cultures de repousse [ce qui signifie que la plus grande partie de la partie de la plante au dessus du sol est coupée tandis que les racines et les sommets des pousses en croissance sont laissés intacts] et la même parcelle produisait deux ou trois fois. Le kutki était récolté partout dans la région. Quand le feu était bon, nous obtenions de bonnes récoltes.

Le gouvernement nous donnait des outils, comme des « tangiyas », pour nettoyer les parcelles de culture en Bewar (connues sous le nom de kheti). Auparavant, nous avions des outils de base comme la houe, le dao et le bâton fouisseur, et nous avions recours à notre travail familial. Mais, plus tard, le gouvernement nous a demandé d’arrêter l’agriculture en Bewar alors que notre population augmentait et que de grands arbres étaient abattus. Le gouvernement a décidé d’interdire le système du Bewar et a demandé aux Baigas de s’installer sur des terres en plaine et de commencer à pratiquer une agriculture permanente.

La saison de la mousson était bonne à cette époque, avec beaucoup de pluie. Mais maintenant, les barrages sont arrivés et ils ne permettent pas à l’eau d’aller jusqu’à l’océan. En conséquence, il y a de moins en moins de vagues ce qui réduit la pression de la marée et les précipitations. Grâce à l’océan, l’eau monte et ensuite la pluie tombe. Avec les pluies, beaucoup de poissons, de crabes et de serpents apparaissaient. Nous nous souvenons d’avoir joué avec des serpents qui se répandaient partout dans le pays avec les pluies incessantes. Avec l’interdiction du Bewar par le gouvernement, les précipitations ont également diminué. De nos jours, il n’y a même plus beaucoup d’eau dans les étangs.

Notre culture traditionnelle en Bewar devrait recommencer, car elle augmente l’abondance de la forêt et de ses ressources, ainsi que les précipitations.

Nous avions l’habitude de cuisiner dans des pots en terre et d’avoir souvent de la bedra (une sorte de légumineuse). Il n’y avait pas de système de distribution publique à cette époque, alors que nous avons maintenant du riz gratuit. Nous avions très peu d’argent à cette époque et avions très peu à manger. De nos jours, notre nourriture n’a pas le même goût que notre nourriture de l’époque. Nous avons maintenant plus de légumineuses et de riz, mais le goût est différent. Dans de nombreuses régions, il continue d’y avoir du sawan et du kutki.

Les tigres, nos ancêtres

Nous avons seulement entendu dire que le gouvernement essayait d’augmenter le nombre de tigres dans le parc national d’Achanakmar [près de leur communauté] en déplaçant les villages et les gens. Il y a quelques années, six villages ont été déplacés et le gouvernement dit qu’il leur a donné des terres et des indemnisations. Mais indemniser avec de l’argent n’est pas la solution. Le gouvernement devrait donner aux Baigas des terres fertiles et des droits sur la forêt pour leur subsistance et leur existence.

Nous vivons avec les tigres depuis que nous existons et nous vénérons ces tigres comme nos ancêtres. La protection des tigres ne nous pose pas de problème et nous pensons que ce n’est que si nous restons dans nos villages que le tigre survivra. Pas en expulsant les gens de leurs villages. Les Baigas savent comment éloigner les tigres grâce à des mantras et des rites, nous n’avons donc aucun problème. Il y avait plus de tigres avant, mais maintenant on ne les voit pratiquement plus.

Les communautés autochtones (Adivasi) en Inde ont besoin de la solidarité internationale. « Il faut que notre histoire soit entendue » et créer ainsi une pression sur le gouvernement. Il faut que nos terres et nos forêts, pour lesquelles nous avons lutté et nous sommes même allées en prison, nous soient rendues.

Ce témoignage a été recueilli par Devijt Nandi du Forum indien des mouvements forestiers (All India Forum of Forest Movements – AIFFM)

(1) Voir Survival International, Tribal Peoples illegally evicted et Tiger Reserve Tribes
(2) Pour plus d’informations sur la Loi sur les droits forestiers en Inde, voir l’article intitulé « Inde : Forest struggles at the crossroads”, Bulletin WRM 205, 2014
(3) Voir les communiqué de presse du Forum indien des mouvements forestiers (All India Forum of Forest Movements – AIFFM) : 22 février 2019 et 28 février 2019
(4) Supreme Court reports on rejected forest rights claims from states, Down to Earth, février 2019
(5) Ce témoignage a été recueilli dans le village de Fulwaripara en février 2019. Le nom de la femme qui a témoigné reste anonyme pour des raisons de sécurité.